Nous soutenir

Communautés thérapeutiques, l’expérience Teen Challenge

9782354793340Résumé : Gestin, Philippe, Communautés thérapeutiques, l’expeérience Teen Challenge, Olivétan, 2015, Lyon.

Dans les années 50, aux Etats Unis, l’usage de la drogue est devenu un fait social. Sa consommation fait que l’individu crée une rupture, devient anormal, soit hors de la norme sociale instaurée par la société. Le monde protestant qui, initialement a lutté contre ce phénomène de drogue au sens large (alccol y compris), laisse place à une politique américaine areligieuse, sécularisée. La formation des communautés thérapeutiques provient d’un assemblage de différentes formes de traitement. Ce programme met l’accent, entre autres, sur la responsabilisation individuelle et collective du patient, l’inclusion familiale et l’absence de paternalisme médical et paramédical. Ce type de prise en soin s’inspire d’une philosophie utilitariste qui a pour but la maximisation de l’individu. Ce dernier est obligé de participer à l’organisation institutionnelle et de s’affliger une autodiscipline source de privation des libertés. Les poorhouses, qui initialement accueillent des personnes en situation de pauvreté, s’ouvrent à une population beaucoup plus vaste dont les personnes toxicomanes. A la frontière entre la prison et l’hôpital, de nouvelles structures se mettent en place pour les détenus et les volontaires en demande de soins.

Deux figures sont à l’origine du mouvement : le pasteur Wilkerson sur le fond, et le chef de gang Nicky Cruz, qui, par sa conversion, est devenu le témoin de la crédibilité du programme basé sur l’évangélisation. Nous sommes passés d’une community pathology avec des déterminants socio-psychologiques à une conversion religieuse basée sur une réappropriation de l’individu. L’auteur évoque ensuite comment le recours à la religion s’est imposé comme « mode de sortie possible de la toxicomanie »1. L’expression « utopie religieuse » semble être la plus adaptée au concept des Teen Challenge. L’individu souffrant de toxicomanie part de son expérience passée pour évoluer vers un avenir différent, à l’aide du religieux. Il n’y a pas de rupture avec le passé mais une réinterprétation permanente avec cet oeil nouveau, cet autre regard teinté de spirituel. Après s’être approché de l’individu, Wilkerson s’intéresse aux gangs, aux groupes par des réunions publiques. Cette dimension communautaire est à l’origine de conversions collectives. La finalité est la création officielle des Teen Challenge en 1958 sous l’impulsion du pasteur. Ses actions ne peuvent négliger le caractère social voire sociologique de la toxicomanie et passe par, ce que l’auteur nomme, la quotidianisation de l’oeuvre, soit un accompagnement du l’individu au sein de la société, de la famille, de la communauté. La prise en soin de celui-ci ne doit pas se faire dans la rupture mais dans l’inclusion car il fait partie d’un tout et ne peut rester en marge.

L’auteur s’exprime sur les limites de l’oeuvre de Wilkerson au travers notamment des rechutes chez quelques uns des toxicomanes. Afin de contrecarrer ce risque, quatre outils de « pratique sociale »2 sont décrits : le développement de la vie chrétienne en communauté, un sevrage non médicalisé mais axé sur la prière et l’omniprésence du groupe, la reconnaissance des fautes passées dans l’expression de la foi et la transformation de l’individu par allongement du temps communautaire. Le mouvement Teen Challenge met en place, dans un second temps, la Narcotic Farm. Celle-ci permet, dans une progression de la prise en charge, aux personnes dépendantes de commencer à travailler dans l’optique d’une réinsertion dans la vie active. Or, la diversité des groupes d’origine crée des difficultés d’accueil et de vie en communauté faute de socle commun d’apprentissage biblique et socio-professionnel. Le pasteur Dave Batty va, dans ce contexte, et à l’aide des travaux de Larry Crab, pasteur protestant évangélique et docteur en psychologie, ré-organiser la pratique d’accompagnement des personnes toxicomanes en insistant sur la relation d’aide spiritualisée. A partir de ce concept le pasteur Dave Batty met en place dès 1971 une méthode d’enseignement pour les personnes souffrant de toxiomanie. Désormais ils ne sont plus détenus ou patients mais étudiants. Cet enseignement permet un apprentissage commun centré sur la Bible et la société pour un meilleur retour à la vie sociale. L’auteur prend l’exemple de la communauté de Chattanooga pour décrire le concept de Teen Challenge. Sa conclusion atteste d’une réussite reconnue par les systèmes politique et scientifique avec de meilleurs résultats qu’une « approche psychiatrique non religieuse »3.

Philippe Gestin développe ensuite le concept de Teen Challenge hors contexte américain, dans le pays européen dans lequel il est le mieux implanté, le Portugal. Cette implantation est favorisée par la politique du pays qui offre la possibilité de partenariats entre l’Etat et les religions pour servir des « intérêts communs »4. Le mouvement se crée en 1978 par le pasteur Lucas da Silva qui développe des communautés thérapeutiques à l’image du modèle américain avec en plus des cafés-convivio, lieux d’accueil et d’échanges avec des ex-toxicomanes ou parents d’ex-toxicomanes. Il s’agit d’une première étape à renouveler avant d’entrer dans la communauté à proprement parlé. Une fois admis dans la communauté l’accent se situe sur une réinsertion socio-professionnelle de l’individu, et s’inspire, a contrario des Etats-Unis, d’une vision psychiatrique de la prise en soin.

En France, le mouvement Teen Challenge débute en 1970 par l’intervention du pasteur Bill Williams missionné par le mouvement américain de même nom. Seulement le programme prend une autre dimension, mettant l’accent sur la post-cure à visée rurale (éloignement des villes jugées néfastes) sans formalisation d’un projet thérapeutique et d’un enseignement biblique cadré et relayé par une relation d’aide spiritualisée. L’éloignement de la ville a pour conséquence des difficultés de fonctionnement de la post-cure qui fermera en 1997 pour réouvrir en 2000 en tant que communauté thérapeutique à l’image de celles déjà énoncées. Le pasteur en activité, Michel Bénard, insiste sur la place des partenariats (ANPE, association d’insertion, assistance sociale, banque alimentaire) pour une réinsertion sociale optimale de la personne toxico-dépendante et un enseignement « à l’américaine ». Il reste à convaincre les autorités politiques dans un pays où la sécularisation occupe de plus de plus l’air ambiant. Finalement, le mouvement est reconnu et toléré par l’Etat mais ne peut bénéficier de fonds du fait du caractère religieux de l’institution.

L’auteur conclut en expliquant que le mouvement Teen Challenge est bien plus qu’un simple allié thérapeutique. Il permet de mettre en avant la place du spirituel, du religieux dans le monde moderne et son impact sur la guérison et la socialisation des personnes toxico-dépendantes.

——————————————————————

1       Gestin, Philippe, Communautés thérapeutiques, l’expérience Teen Challenge, Olivétan, 2015, Lyon, p.90.
2       Ibid, p.121.
3       Ibid, p.176.
4        Ibid, p.195.

 

Dossier a télécharger en PDF « Communautés thérapeutiques » .